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On lit
Ma sorcière déjantée
Ancolie est une sorcière de 27 ans qui trompe une existence terÂriÂbleÂment ennuyeuse en picolant dès le petit dĂ©jeuner, en couchant avec LoĂŻc – son ex toxique – et en Ă©cumant les bars. Mais, Ă l’approche du Congrès annuel des sorcières, elle apprend que son mode de vie scanÂdaÂlise le Haut Conseil. Pour Ă©viter l’excommunication, elle se lance dans un dĂ©fi « un peu hippie-neuneu » : fabriquer un sortilège d’empathie pour enrayer la montĂ©e du fascisme, la fracture sociale, les super profits et la pollution des nappes phrĂ©aÂtiques.
Après La vie est une corvĂ©e (Exemplaire, 2023), Ernestine (MĂŞme pas mal, 2024) et Peur de mourir mais flemme de vivre (Exemplaire, 2025), le quatrième album de bande dessinĂ©e de SalomĂ© Lahoche resÂsusÂcite son double malĂ©fique sous les traits, cette fois-ci, d’un perÂsonÂnage de fiction. Elle nous embarque dans un univers trash et baroque au pouvoir hautement hilarant.
🧙🏼‍♀️ → Salomé Lahoche, Ancolie, Glénat, 2025. 23 euros.
Une histoire personnelle du VIH
« Ma mère s’appelle Blanche. Elle a 58 ans […] Elle aime la nature, lire, accrocher des citations dans ses WC. […] Elle continue de dĂ©sÂinÂfecÂter les toilettes derrière elle… » Ainsi commence Blanche, le poignant rĂ©cit graphique de MaĂ«lle Reat. L’autrice raconte sa mère, sĂ©roÂpoÂsiÂtive depuis l’âge de 20 ans. Construite comme un entretien entre mère et fille, la bande dessinĂ©e dĂ©roule les fragments d’une existence traversĂ©e par la drogue, la stigÂmaÂtiÂsaÂtion, la peur, le secret, mais aussi par l’amour, la maternitĂ©, l’humour, les liens familiaux et le soutien d’associations comme AIDES. Avec finesse, MaĂ«lle Reat lie l’histoire indiÂviÂduelle de Blanche Ă celle, plus colÂlecÂtive, des porteurs et porteuses du VIH en France des annĂ©es 1980 jusqu’à aujourd’hui.
🦠→ Maëlle Reat, Blanche, Glénat, 2025. 26 euros.
Une vie de stripteaseuse
Quand Antonia Crane pousse, pour la première fois, la porte d’un strip-club caliÂforÂnien Ă la fin de son adoÂlesÂcence, elle n’a pas spĂ©ÂciaÂleÂment envie d’y traÂvailler, s’entend bien avec sa mère et ne crève pas de faim. Jeune Ă©tudiante, elle a quittĂ© le foyer familial fragilisĂ© par la dĂ©penÂdance de son frère Ă l’hĂ©roĂŻne et un beau-père autoÂriÂtaire et lesÂboÂphobe. Mais elle doit payer son loyer. Dans un style cru mais jamais voyeur, l’autrice – qui a participĂ© Ă la crĂ©ation du premier syndicat de stripÂteaÂseuses aux États-Unis en 1996 – raconte la traÂvailleuse du sexe lesbienne toxiÂcoÂmane qu’elle a Ă©tĂ©. Sans l’idĂ©aliser, elle prĂ©sente le travail du sexe comme un terrain paradoxal de reprise de pouvoir sur sa vie et sur son corps, donnant Ă voir une sororitĂ© des marges rarement mise en lumière. Partageant son parcours sur des chemins de traverse jalonnĂ©s d’émotions et riches d’aspĂ©ritĂ©s, elle dresse aussi, en creux, le triste portrait d’une classe moyenne blanche Ă©tats-unienne fracassĂ©e par son absence d’avenir.
🔥 → Antonia Crane, ConsumĂ©e, traÂducÂtion de Michael Belano, Ă©ditions 10/18, 2023. 8,90 euros.
Promesse non tenue
Sociologue peinant à « frĂ©ÂquenÂter faciÂleÂment un monde » et ses insÂtiÂtuÂtions de pouvoir « telles que l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©, la famille et l’universitĂ© », Fatma Çıngı Kocadost nous embarque dans une exploÂraÂtion fĂ©ministe de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© observĂ©e depuis les quartiers popuÂlaires oĂą Ă©voluent les jeunes femmes d’origine maghÂrĂ©Âbine. Accessible, riche, incarnĂ© et tendre, cet essai vient rappeler l’urgence d’un dĂ©bat dans le mouvement fĂ©ministe : ses impasses libĂ©rales, les contraÂdicÂtions du prĂ©sent, mais aussi les posÂsiÂbiÂliÂtĂ©s colÂlecÂtives qui affleurent dès qu’on l’enÂviÂsage comme une lutte pour l’émancipation de toutes et tous.
👰🏽 → Fatma Çıngı Kocadost, La promesse qu’on nous a faite, éditions de l’EHESS, 2025, 288 pages. 15 euros.
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On écoute
Chacun·e son beauf
Dans le dernier Ă©pisode en date de sa sĂ©rie audio, Vivons heureux avant la fin du monde, Delphine Saltel s’intĂ©resse Ă la figure repousÂsoir du beauf, rĂ©cemment explorĂ©e par Rose Lamy, dans son essai Ascendant beauf (Le seuil, 2025). Tricotant la parole de l’autrice fĂ©ministe avec celle du socioÂlogue FĂ©licien Faury, auteur d’une enquĂŞte sur l’électorat d’extrĂŞme droite, et de la rĂ©aÂliÂsaÂtrice Delphine Dhilly, nĂ©e dans une famille d’éleveurs de porcs dans l’est de la France, elle interroge les mĂ©caÂnismes du mĂ©pris de classe. Comme toujours, dans ses docuÂmenÂtaires audio, Delphine Saltel, fille de mĂ©decin parisien, admet volonÂtiers ses propres prĂ©jugĂ©s. Elle en fait le matĂ©riau premier d’une rĂ©flexion lucide et enthouÂsiaste Ă laquelle on prend part avec beaucoup de plaisir.
🩴→ Delphine Saltel, « Chacun son beauf : à quoi sert le mépris de classe ? », Arte Radio, 3 juillet 2025.
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On regarde
Mariages de raison
Lucy (Dakota Johnson) est une entreÂmetÂteuse proÂfesÂsionÂnelle qui Ă©volue au sein des beautiful people new-yorkais·es dans le but de rĂ©aliser le match parfait. Pour elle comme pour ses clientâ‹…es fortuné⋅es, un mariage rĂ©ussi repose sur la rencontre, non pas de deux personnes qui tombent amouÂreuses, mais de patriÂmoines gĂ©nĂ©Âtiques (grande taille pour les hommes, minceur pour les femmes) et finanÂciers qui, mis en commun, assuÂreÂront sur le long terme, la prosÂpĂ©ÂriÂtĂ© et le rayonÂneÂment social du couple. Évidemment, les cerÂtiÂtudes de Lucy vacillent lorsqu’au cours d’une mĂŞme soirĂ©e, elle rencontre le très smart et fortunĂ© Harry (Pedro Pascal) et recroise John (Chris Evans) son amour de jeunesse fauchĂ© comme les blĂ©s. Sous l’apparence d’une comĂ©die romanÂtique un peu idiote, le film est en rĂ©alitĂ© une critique fĂ©roce de ce que le capiÂtaÂlisme fait au couple, doublĂ© d’une satire grinçante de la masÂcuÂliÂniÂtĂ© dominante.
💍→ Celine Song, Materialists, 2025. En salle actuellement.
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Exposition
L’image comme engagement
Des annĂ©es 1970 aux annĂ©es 2000, la Française Marie-Laure de Decker Ă©tait l’une des rares femmes phoÂtoÂjourÂnaÂlistes Ă traÂvailler sur les terrains de guerre. Au Tchad, au Vietnam, au YĂ©men, en Palestine, elle a phoÂtoÂgraÂphiĂ© les « à ‑cĂ´tĂ©s » de la guerre : les soldats au repos, la prosÂtiÂtuÂtion Ă l’arrière des lignes de front. EngagĂ©e en faveur des mouÂveÂments sociaux et de libĂ©ÂraÂtion, elle phoÂtoÂgraÂphie Ă©galement des miliÂtantes fĂ©miÂnistes dans les annĂ©es 1970 ou encore l’écrivaine Annie Ernaux. Mais, au sein de la rĂ©trosÂpecÂtive que lui consacre la Maison euroÂpĂ©enne de la photo, le plus saiÂsisÂsant sont ses autoÂporÂtraits, rĂ©alisĂ©s tout au long de sa carrière. De ses dĂ©buts dans des chambres d’hĂ´tel Ă l’étranger, jusqu’aux dernières annĂ©es de sa vie, en passant par ses grosÂsesses et l’arrivĂ©e de ses enfants, elle documente Ă travers le miroir, sa condition de femme photographe.
📸 → Marie-Laure de Decker, expoÂsiÂtion « L’image comme engaÂgeÂment », Ă la Maison euroÂpĂ©enne de la phoÂtoÂgraÂphie (Paris), jusqu’au 28 septembre 2025.
